L’Universalité d’une langue est-elle une bonne chose ?

Les conflits actuels du Moyen-Orient attirent l’attention générale sur une région plusieurs fois millénaire, on peut même dire, la région du monde la plus anciennement civilisée. Or, ce n’est pas toujours facile de s’en rendre compte, si l’on considère qu’on y compte aujourd’hui un nombre relativement faible de langues : en gros, le persan, l’arabe, et une toute petite minorité d’hébreu. Cela n’a pas toujours été ainsi, et il est intéressant d’en résumer l’historique.

Des langues disparues aux grandes familles linguistiques du Moyen-Orient

Plusieurs groupes linguistiques ont disparu, tels les Sumériens, les Phéniciens, les Babyloniens, les Assyriens, les Akkadiens. Jadis, seuls les Arabes de la Péninsule arabique étaient arabophones. En-dehors du copte, encore utilisé pour la liturgie chrétienne, de l’amazighe toujours parlé par les Berbères, de l’araméen qui a dominé pendant plus de mille ans, et du grec, qui fut une langue universelle, véhiculant aussi bien la science que le commerce et la culture, donc un statut supérieur encore à l’anglais d’aujourd’hui, trois principaux groupes se sont développés au cours des siècles : langues iraniennes, turciques et sémitiques. Les peuples qui parlaient ces langues étaient des Turkmènes, Azerbaïdjanais, Ouzbeks, Tadjiks, Egyptiens, Hébreux, Syriens, Pachtounes, Baloutches.

L’expansion de l’islam et l’arabisation : une transformation religieuse et linguistique

Avec l’expansion de l’islam, beaucoup de ces langues ont disparu au profit de l’arabe, pour une raison religieuse simple : selon cette croyance, Dieu lui-même parle arabe, la langue de Dieu est l’arabe. Ainsi l’usage de cette langue est-il obligatoire pour le croyant. En revanche, on compte une exception notable : le persan. D’où vient cette exception, alors même que l’Iran a été conquis par l’islam dès le VIIe siècle ?

L’exception persane : résistance culturelle et rayonnement intellectuel

Il est difficile de donner une réponse certaine. Il est vrai qu’en Iran, l’islam lui-même a subi des modifications telles que l’on oppose aujourd’hui la tendance très majoritaire des mahométans, le sunnisme, à celle, très minoritaire, du chiisme iranien. Cela entre sans doute dans la même dynamique que celle de la résistance, sinon religieuse, du moins culturelle, du monde persan. Au point que le persan est, dans le monde musulman, la langue la plus prestigieuse dans la littérature, mais aussi les sciences, les arts, la théologie, et aussi la falsafa, cette branche, disons marginale, spécifique, et il faut le dire, peu fertile pour des raisons religieuses, de la philosophie héritée des Grecs.

Langue, pensée et identité nationale : l’héritage turc et iranien

En tout état de cause, on sait que la langue influe sur la pensée, forme l’esprit, façonne notre vision du monde. C’est ainsi que les Turcs, surtout depuis Mustafa Kemal, et les Iraniens ont conservé leur langue, et avec elles un héritage culturel qu’ils revendiquent aujourd’hui ; surtout en Iran.

Universalité linguistique et domination culturelle : les limites d’une langue globale

La leçon à retenir, c’est que l’universalité d’une langue ne joue pas forcément en faveur de la population qui lui est soumise, si l’on considère que le génie propre à une nation est porté et s’épanouit par et dans sa langue. De fait, il n’est pas certain que l’usage systématique de l’anglais dans les publications scientifiques soit profitable aux grandes nations étrangères au monde anglo-saxon, et même à la science elle-même, qui pourrait se voir comprimée dans une camisole en privant les esprits étrangers de l’enrichir : pensons par exemple au Russe Mendeleïev, qui, bien que germanophone par son long séjour à l’Université de Heidelberg, a conçu son fameux Tableau périodique selon une logique russe, différente de celles de l’Allemand Meyer et du Britannique Newlands.

Cinéma, droit, théologie : quand la langue façonne les mentalités

Ce constat est déjà visible dans la culture de masse : le cinéma, par exemple, venu d’Hollywood, a tendance à façonner une nouvelle génération de jeunes qui deviennent des Américains de l’étranger, porteurs d’une mentalité colonisée. Il est indiscutable que certaines langues ont aidé les peuples qui la pratiquent : le grec sous l’antiquité, plus récemment le français, mais on a vu aussi qu’elles pouvaient limiter le champ de la pensée, par exemple l’usage du grec, obsédé par le concept de Logos, dans la théologie chrétienne, ou bien la logique anglo-saxonne du Droit dans le commerce international ; on pourrait multiplier les exemples.