L’alternance : un contact direct avec la réalité de l’entreprise
L’un des avantages de l’alternance, c’est de permettre à nos étudiants d’être au contact immédiat avec le réel, sans quoi ils prendraient le risque de regarder l’activité économique en général et l’entreprise en particulier à travers les lunettes d’un intellectualisme stérilisant. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de dévaluer l’instruction académique, au contraire, puisque nos écoles consacrent une partie importante de leur programme au management général, au tronc commun. De fait, nous laissons toute sa place à la connaissance théorique, quand elle rend capable de mieux comprendre le fonctionnement des sociétés et de formuler des principes favorables à l’amélioration de leurs performances.
Les limites de l’ingénierie sociale et du management vertical
Mais nous mesurons aussi la faiblesse des théories qui ouvrent la porte à une forme d’ingénierie sociale impliquant que les changements positifs doivent être impulsés par le haut, de manière verticale. Pourquoi ? Parce que si le progrès naît de la mise en place d’une recette de la bonne société, alors ce ne sera qu’une affaire d’intellectuels, en quelque sorte, se prétendant les garants de la réussite collective, et les seuls capables d’orienter le groupe.
Le progrès par le bas : initiative individuelle et dynamique de marché
En réalité, le progrès advient aussi par le bas, que ce soit l’initiative spontanée d’individus, ou tout simplement le marché. Mais cela ne plaît pas toujours aux théoriciens. Dans son célèbre ouvrage L’Opium des intellectuels, Raymond Aron raconte que si l’intelligentsia française, pendant la guerre froide, était plutôt hostile aux États-Unis, c’était justement parce que ce pays avait enregistré d’immenses progrès grâce à l’entreprise individuelle de ses acteurs plutôt que par le biais d’une idée supposément géniale appliquée à tous, en l’occurrence le communisme dont l’échec économique fut d’ailleurs patent.
Hong Kong, Singapour, Corée du Sud : quand la société civile transforme l’économie
De son côté, Thomas Sowell, dont nous avons déjà parlé ici, rappelle que, dans l’histoire, ce ne sont pas seulement des changements législatifs, créant de nouveaux droits, offrant de nouveaux acquis sociaux, etc., qui améliorent le fonctionnement des entreprises, mais aussi la vitalité de la société civile au travail. C’est ainsi que l’on explique l’extraordinaire amélioration des conditions de vie en quelques décennies à Hong Kong, à Singapour, ou en Corée du Sud, permise, précisément, par la réduction du poids de leurs gouvernements dans l’économie. Par exemple, l’électroménager ou l’augmentation générale de la productivité ayant dévalué l’importance de la force physique ont considérablement agi en faveur des employés.
Révolution industrielle et innovateurs autodidactes : la remise en cause de John Stuart Mill
Cette expérience historique du progrès remet en cause l’enseignement du philosophe John Stuart Mill qui au XIXe siècle appelait les universités à former « des esprits capables d’améliorer et de régénérer la société », décrivant l’élite intellectuelle comme des « têtes pensantes », « en avance sur le reste de la société », « sans qui la vie humaine serait stagnante » : en réalité, c’est la révolution industrielle qui a transformé radicalement la condition humaine, grâce à des acteurs comme Thomas Edison et Henry Ford, qui n’étaient presque pas allés à l’école, ou les frères aviateurs Wright qui n’avaient pas terminé leur cursus scolaire.
Un management intelligent : laisser place à l’action spontanée
Le management intelligent laisse une part à l’action spontanée de tous et de chacun, s’interdit l’ambition de construire une architecture selon un plan qui soumettrait l’avenir à sa seule volonté. On est donc loin d’un « régime basé sur l’exploitation des ouvriers par les intellectuels », selon la formule de Jan Waclav Makhaïski, lui-même pourtant révolutionnaire.
La tentation autoritaire des théoriciens : d’Orwell à Sartre
George Orwell, de son côté, avait compris que le désir inavoué des purs théoriciens était de mettre en place « une société hiérarchisée où l’intellectuel pourrait enfin s’emparer du fouet ». De retour d’un voyage à Cuba, Simone de Beauvoir raconta comment Sartre, elle-même et Fidel Castro arpentaient l’île pour orienter les paysans. Ils avaient « tout le temps la tête levée », écrivait-elle avec ravissement, pour voir si l’hélicoptère de Castro arrivait, avec l’espoir que celui-ci descende du ciel pour les éclairer de ses lumières. On ne peut donner plus bel exemple d’une verticalité stérile, tout le contraire du management.




